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Saison 2009-2010 de l’Arsenic, Lausanne
Lausanne, Arsenic : 20 ans d’empoisonnement salutaire

L’Arsenic fête ses vingt ans cette saison.

Article mis en ligne le octobre 2009
dernière modification le 14 décembre 2009

par Frank DAYEN

Depuis 1989, l’Arsenic n’a cessé de faire connaître la création régionale de son temps, dont les compagnies hors-norme peinent à se faire entendre. Aujourd’hui, le théâtre aux billets en spirale fête ses 20 ans d’existence. Au contraire d’autres salles, son public est toujours jeune.

L’arsenic est un poison de numéro atomique 33 qui vient du grec arsenikon, qui dompte le mâle. En l’occurrence, le mâle serait la personnification d’un certain langage théâtral classique majoritaire et immuable, d’un respect d’une bienséance trop installée sur les scènes, et d’un manque de malléabilité dans ses formes. « Je pense que l’Arsenic demeure effectivement encore un poison dans la culture romande, concède Sandrine Kuster, directrice de l’institution lausannoise. A la fin des années 80, le théâtre était appelé à évoluer une nouvelle fois, et, comme Matthias Langhoff au Théâtre de Vidy délaissait les créations locales, l’Arsenic a servi de tremplin aux petites troupes des environs, indépendantes ou marginales, parce qu’il s’est voulu un lieu ouvert à toutes les prises de risques, tant sur la forme que sur le contenu. L’Arsenic, aussi prononcé "arts scéniques", a ainsi vu des spectacles pointus ou ambigus, sulfureux ou dérangeants, qui ont fait débat. Les mises en scène de Rodrigo Garcia seraient à ce titre les plus représentatives de ce degré de risque, ou de plaisir. »

« Le Château » par la Compagnie Pasquier-Rossier
© virginie Otth

Et Sandrine Kuster de rappeler qu’après ses prédécesseurs Jacques Gardel puis, au début des années 90, Thierry Spicher, la mission de l’Arsenic est toujours d’accompagner et d’encourager des compagnies de la région : Gilles Jobin a pu y mener sa réflexion sur la danse et développer ses spectacles (l’Arsenic programme son dernier spectacle, Black Swan fin septembre), Denis Maillefer a pu donner vie à ses expérimentations théâtrales (Looking for Marylin (and me) en avril 2010), et certains talents ont pu donner vie à leurs projets : le travail sur l’absurde du tandem Pasquier-Rossier (Le Château, d’après Kafka, en octobre), celui sur la mémoire de Massimo Furlan (You can speak, you’re an animal en mars), ou celui sur les modes et les mots de Marielle Pinsard (Assis et carnivore en janvier).
En tout, cette année, sur 33 spectacles à l’affiche, une quinzaine sont des créations et 10 œuvres sont en accueil.

Entre commémoration et renaissance
Contemporain des théâtres du Grütli et de l’Usine à Genève, qui fêtent également leur 20e anniversaire cette saison, l’Arsenic hésite entre célébrer son anniversaire, donc regarder en arrière à l’occasion d’un bilan, et célébrer un nouveau départ, celle d’un nouvel Arsenic. 2009-2010 s’avère en effet la dernière saison avant la fermeture pour cause de grands travaux de relookage. Des subsides revus à la hausse permettent à la salle de spectacles de s’agrandir et, surtout, de satisfaire aux normes de sécurité actuelles.
Quand on lui demande quelle est l’évolution de la scène alternative en 20 ans, Sandrine Kuster constate d’abord une tendance toujours plus grande de l’écriture de plateau : « Il n’y a qu’à voir ces compagnies qui ne partent pas d’un texte tout fini, mais qui l’écrivent sur scène, au fur et à mesure qu’elles le répètent. Le répertoire semble abandonné au profit d’une attention des objets sur la scène, qui briguent le même statut que les mots. On est en ceci plus proche d’une démarche de la danse que de celle du théâtre » (voir La Mélancolie des dragons de Philippe Quesne en septembre).

« Big 3rd (happy end) », Superamas
© Wolfgang Kirchner

Deuxième constat, les mises en scène font une meilleure utilisation de la technologie (son, vidéo, internet…), à l’instar d’Ilamame mariachi de La Ribot en janvier, ou de Playback de Nicole Seiler en février-mars.
Enfin, une tendance s’est amorcée ces dernières années avec l’invention d’un langage davantage engagé, plus critique, plus politisé : à l’égard du quotidien (Voir les anges si furieux par la Cie Eponyme en octobre), du milieu bancaire (Affaires privées de Dominique Ziegler en octobre (voir l’entretien avec l’auteur), à l’égard des médias (Sept secondes de Falk Richter par Jérôme Richer) et du bonheur (Big 3rd épisode (Happy end) de Superamas fin septembre), à l’égard du narcissisme ambiant (Il n’y a que les chansons de variété qui disent la vérité d’Alexandre Doublet) ou du quotidien banal (Pour l’instant, je doute de Marie Fourquet en janvier), de la condition humaine (Autoportrait et Suicide de Guillaume Béguin en février) et du corps (Obèse d’Antoine Jaccoud en mai).

Questions d’espaces
Finalement, la fiole de poison n’est-elle pas l’antidote ? Lieu d’engagement, l’Arsenic demeure en toute cas la scène du doute et des questions à jamais ouvertes. Les bien nommés Champignons de YoungSoon Cho, Utopie d’une mise en scène de Christian Geffroy Schlittler en novembre et 50 cm (titre provisoire) de la Belgo-Suisse Anna Van Brée formulent des interrogations sur la mise en scène, sur la relation du spectacle avec son spectateur, ainsi que sur les espaces de liberté qui se réduisent dans notre société. L’Arsenic met en abyme…

Frank Dayen

www.theatre-arsenic.ch ; abo. annuel à 96.- et tarif unique à 13.- ; rés. 021 625 11 36.